Corps sans organes

Présentation d'artistes, d'auteurs, de performers, de musiciens... Histoire, théories et actualités artistiques, philosophiques, politiques, littéraires... du corps customisé, graphique, marginal, artistique, rebelle, théorique, subversif, sonore...

19 octobre 2007

Olga Mesa et le hors champ de la chorégraphie

olga_mesa

Olga Mesa (chorégraphe) a réalisé une performance hier soir au frac Lorraine de Metz dans le cadre d’une visite/évènement intitulée Pratiques du (non) visible. En avoir le cœur (corps) net. Personnellement j’ai trouvé cela vraiment très émouvant (c’est le terme).

Ce qui rend le travail présenté hier soir très intéressant, c’est que l’œuvre était tout, sauf de la chorégraphie… Il y avait de la vidéo, de l’écriture, de la poésie, de l’installation, de la performance (où est la frontière entre performance et chorégraphie ?) mais aucune trace de danse. La chorégraphie était constamment en cours d’effacement, à la manière des traces écrites qu’elle laissait à la craie blanche sur un mur blanc ou sur une feuille blanche, et en accord avec ce peintre minimal (je chercherais le nom) qui peint des phrases en blanc sur fond blanc. La poïétique de l’œuvre était donc un constant processus d’effacement du corps, du visible, de l’œuvre finalement.

Je dis cela par provocation évidemment. Bien sûr qu’il s’agissait d’une chorégraphie, elle était d’ailleurs très élaborée. Mais précisons tout de même qu’il s’agissait en fait d’un envers du décor de la chorégraphie ou d’un hors champs de la chorégraphie. L’extracorporalité était fortement interrogée dans cette pièce, de quoi profondément nous émouvoir. « Comment le spectateur perçoit mon corps de chorégraphe, je veux En avoir le cœur (corps) net » s’est sans doute dit Olga Mesa. « Que devient mon corps pour l’espace ? L’espace me perçoit-il ? ». Il y a une esthétique de la paranoïa, une espèce de sorcellerie performative dans cette pièce, et à juste titre car la salle était remplie d’œil visible et invisible, tous braqués sur le corps de Olga Mesa. Quatre caméras tentaient de cadrer le corps de la chorégraphe, avec beaucoup de difficulté, 30 visiteurs environ tentaient de cadrer la problématique de l’auteur, avec beaucoup de difficulté aussi. Certaines personnes sont ressorties sans avoir réellement compris l’acte de l’artiste. Et il y a là aussi une dimension très poétique, c’est la même question qui revient toujours : faut-il comprendre l’art contemporain ? Moi je crois qu’il faut arrêter de fonctionner avec le système humaniste de la compréhension, l’art propose des systèmes de lecture tellement plus beaux, ils sont émotif, sensitif et non plus réflexif. Après, évidemment, c’est toujours aux spectateurs de créer de la pensée, il n’y a pas forcément de messages préalables, mais l’œuvre a toujours un sens, elle ouvre une voie car il ne s’agit pas non plus de s’égarer n’importe où. Avec l’art, il faut trouver son chemin, c’est une idée qui entre encore en résonance avec la performance de l’artiste qui cherchait elle aussi son chemin, ainsi que des zones de non visibilité.

Ce délire de vouloir travailler avec un espace invisible était aussi profondément émouvant, la performeuse ne cesse de questionner l’espace, de le manipuler, de le déformer et de le poïétiser. L’exposition du frac était en fait l’œuvre de Olga Mesa qui s’est installée (au sens artistique et pratique du terme) dans l’espace de la galerie. En effet, c’est l’artiste qui a sélectionné des œuvres dans la collection du frac pour réaliser cette exposition intitulée Pratiques du (non) visible. En avoir le cœur (corps) net.

 

Concrètement, comment se constituait la performance ? Celle-ci fonctionnait avec les œuvres exposées au frac, je l’ai signalé au-dessus il y a certains rappels entre les peintures accrochées et l’œuvre de Olga Mesa, mais son travail artistique entrait dans une relation encore plus privilégiée avec deux autres pièces de l’expositions qui étaient 2 installations vidéo réalisée par la même chorégraphe.

Sur la première vidéo installée à côté d’une étagère remplie d’archives vidéos, on voit la performance de la chorégraphe filmé du point de vue de ce qui semble être une caméra de surveillance. On est donc dans cette préoccupation de la perception : qui nous perçoit ? D’où il nous perçoit ? Suis-je surveillée ? Comment puis-je me cacher ? Comment puis-je devenir invisible ? C’est ce rapport à l’autre et à l’espace extracorporel qui intéresse l’artiste et que j’appellerais le hors champs de la chorégraphie.

La deuxième installation est plus complexe : deux écrans se font face, sur l’un on voit la salle du frac vide, l’image bouge comme si quelqu’un manipulait la caméra. Sur l’autre, on voit exactement la même image, sauf qu’elle est plus sombre, plus floue et il y a la date et l’heure du moment où est tourné la scène. Le spectateur comprend alors que le « caméraman » filme le petit écran plasma d’une autre caméra. En fait, la première image montre l’espace filmée par une caméra que la performeuse tient en main pendant son « spectacle », tandis que la deuxième est celle de son complice qui, effectivement, procède de la manière que nous avons décrite plus haut. L’artiste tente d’échapper donc à l’image, ou plutôt à l’enregistrement (mécanique de la caméra, vidéo de l’archivage vidéo, oculaire et réflexif du spectateur).

La performance, elle, se déroulait de la manière suivante : l’artiste a dessiné au sol le champs de vision de la caméra de son complice qui filme « indirectement » la scène, elle s'est déshabillée, a marché dans l’espace, elle restait parfois hors champs, traversait parfois le champs en courant ou s’installait à la limite du champs et du hors champs. Elle répèta inlassablement ce même scénario, parla en marchant, joua le jeu de l’espace (elle fit comme si il y a là un lieu alors que l’espace est vide). On voit bien qu’il ne s’agit pas d’une disparition, mais d’un processus de disparition.

Il y a tout un esthétique du processus de disparition, la disparition n’a pas encore lieu puisque le spectateur perçoit furtivement le corps de la danseuse dans la vidéo (par fragment) et en acte dans la réalité. Ce qui donne de la puissance au caractère minimal d’une œuvre, c’est qu’il a un élément qui résiste puissamment à l’effacement total, c’est d’ailleurs ce qui procure cette émotion subtile au spectateur : ce petit rien de l’œuvre minimale qui résiste avec une force colossale à l’effacement totale. L’artiste a dit après la performance avoir pensé, en réalisant cette œuvre, à la deuxième guerre mondiale et donc aux camps de concentration, je vous laisse l’effort de transposer l’esthétique de l’œuvre sur ce fait historique, le message est quand même puissant et beau, il n’est pas du tout négatif, il pourrait se traduire de la manière suivante et ce sera là ma phrase finale : le corps résistera toujours…

 

Désolé, ce texte est très technique, la performance l’était aussi, donc si vous n’avez pas compris l’un ou l’autre des points, envoyez un commentaire, je répondrais de manière beaucoup plus claire.

Posté par cyberkor100org à 12:34 - Performance - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Accueil  1