07 octobre 2007
Arts et strip-tease
Voilà, je pose la question car je trouve la présence du strip-tease dans plusieurs œuvres d’art contemporain (arts plastiques ou chorégraphie) ces derniers temps. Parfois je trouve qu’il y a un réel intérêt plastique ou conceptuel, mais d’autres fois je reste très sceptique. Une chose est sûre, le strip-tease est un art populaire assez peu reconnu par les arts plastiques (même la prostitution a une place en art, de nombreuses œuvres en traite, mais pour le strip-tease, jusqu’ici, il n’y avait quasiment rien… Une question de féminisme peut-être… Je ne sais pas) et la bourgeoisie qui ira plutôt s’extasier devant les filles du Lido et du Crazy Horse, parce que « Non ! Ce n’est pas du strip-tease, c’est du spectacle ». Et oui, le Crazy Horse propose un décor très sophistiqué, avec des lumières magnifiques, des beaux costumes, des musiques d’ambiances, etc. Ce n’est effectivement pas un strip-tease pur et dur, car le regardeur peut trouvé une excuse à sa contemplation « malsaine » dans un éventuel émerveillement face au travail de mise en scène, mais pour ce qui est du seul art du déshabillement, il n’y a pas de faux-semblant ; le spectateur contemple un corps qui se dénude parce qu’il se dénude et pour la manière sensuelle qu’à le strip-teaseur / la strip-teaseuse de se dénuder. Cela crée un malaise car regarder un strip-tease c’est admettre un intérêt « pervers » (reconnu comme tel en tout cas par la morale bien-pensante) pour la nudité.
Ce malaise est très intéressant, car nombre de spectacles présentant des corps nus ne dérangent plus parce qu’ils sont reconnus artistiques ou parce qu’ils sont « hautement » culturels. L’art et la culture sont important pour la société, ce sont des étiquettes qui suppriment le côté vulgaire d'un travail. Mais le strip-tease lui est désigné comme un art pauvre, un art de beauf ou encore un art pour les branleurs misogynes. Moi-même c’est ce que je me suis souvent dit, pourtant je suis forcé de reconnaître que quelques œuvres d’art s’y intéressent, je voulais donc comprendre pourquoi et je pose ici la question de la présence du strip-tease dans les arts, en éliminant un maximum de préjugés. Mais trêve de blabla, laissons les œuvres s’exprimer :
1) Steven Parrino, Dancing on
graves (installation, 1999)
Cette œuvre présente des plaques
noires coupées, installées à côté d’une télé où l’on voit une strip-teaseuse
dansée sur le bruit de la machine qui coupe ces plaques noires.
D'après ce que l'on croit voir dans la vidéo, la strip-teaseuse danse à côté de l'artiste à l'oeuvre. Peut-être est
ce pour Parrino, une manière d’actualiser le rapport du peintre à son modèle. Ou
du moins d’interroger cette relation voyeuriste/exhibitionniste qui peut
exister entre un artiste et son modèle, que çà soit dans l’étude anatomique au
crayon ou la photographie de nu. Ce dernier se met (à) nu devant son
portraitiste, mais indirectement aussi devant les spectateurs. Ainsi le nu en
art n’est-il pas déjà une forme de strip-tease, validé et académisé par
l’établissement des Beaux-arts ?
2) Nightshade de La
Villette (chorégraphie, 2007)
« Le strip-tease
sort de l'ombre des peep-shows et fait son show sur
scène. Débarrassé de son odeur de soufre, il devient objet scénique, jeu,
histoires... Des histoires érotiques, certes, mais aussi des imaginaires
intimes peuplés de pin-up, de beautés fatales ou de Chippendales. 7
chorégraphes contemporains nous ouvrent les portes de leur jardin secret en
dirigeant 7 strip-teaseurs professionnels pour 7 versions du fantasme et de
l'objet du désir. »
Avec ce travail, je crois que nous sommes en plein dans l’acceptation du strip-tease comme un art chorégraphique, expressif, évoquant, comme toute œuvre d’art, aux spectateurs des sensations riches et multiples.
3) Gaëlle Bourges, Strip (installation/performance, 2007)
Dans le cadre de
la Nuit Blanche Paris 2007, on a demandé à des artistes contemporains
d’investir 19 cabines téléphoniques, l’une d’elle a été détourné par Gaëlle
Bourges. Il s’agit d’une enclave public transformée en « peep shows »
le temps d’une soirée. La cabine téléphonique s’est transformée en vitrine où
le spectateur pouvait admirer le strip-tease de jeunes femmes issues de la
danse contemporaine ou du strip-tease professionnel. Voici la présentation
donnée par le dossier de presse de la mairie de Paris :
« Un groupe de performeurs issus du champ de la danse contemporaine et du strip-tease propose, simultanément dans trois cabines téléphoniques, une fois tous les quarts d’heure, des numéros de danse courts qui les déshabillent et / ou les rhabillent. Chaque cabine possède une extension drapée de velours rouge, formant un sas d’entrée et de sortie des performeurs. De plus, des photos seront collées sur les cabines au fur et à mesure des performances. Par conséquent, ces dernières masqueront les artistes présentes à l’intérieur des cabines. »
Un spectateur a donné une explication très pertinente de
cette oeuvre sur Arte, je pense que çà synthétise assez bien la démarche de ce
travail, il interprétait l’œuvre de la manière suivante : pour lui la cabine téléphonique inspirait au public la
communication verbale, or Gaëlle Bourges a fait de ce lieu une zone de
non-communication, car il est impossible d’entretenir un quelconque lien avec
les strip-teaseuses qui demeurent totalement inaccessibles pour les regardeurs.
Je trouve cette constatation assez intéressante, même si c’est discutable, pour
ma part, je pense qu’il y a de la communication dans cette œuvre, mais il ne
s’agit plus d’un échange verbal, mais d’un langage complètement corporel.
4) Sophie Calle, Le strip-tease (performance, 1979)
Bon avec Sophie Calle, comme
toujours, on est dans le jeu de soi et l'architecture jouissive de l'existence. Pendant plusieurs soirées, elle s’est
essayée au métier de strip-teaseuse dans un bar à Pigalle. Le strip-tease est
un de ces métiers qui préoccupent les femmes en art, car c’est une profession
qui se situe toujours entre « l’émancipation sexuelle des femmes » et
« l’intolérable objectivation de la femme qui devient un banal produit
de consommation pour la gente
masculine ». C’est toujours dur de trancher (d'ailleurs est-ce vraiment aux non-strip-teaseuses de trancher), mais moi je pars du
principe que si une strip-teaseuse a vraiment envie de faire ce métier,
pourquoi devrait-elle ne pas le faire au nom de sa soi-disant
« condition » (notion éminemment abstraite), du moment qu’elle est
heureuse. Le plus important est d’aimer un minimum la vie qu’on mène et de
faire le métier qu’on a toujours rêvé de faire. Je pense que Sophie Calle, en ayant réalisé cette oeuvre, nous prouve qu'il s'agit d'un choix intime et personnel (qui ne regarde que la personne concernée), que les femmes qui choississent ce job peuvent y trouver du plaisir, notamment à travers le jeu de soi dans une mise en scène sexy.
Je suis un peu sceptique
vis-à-vis de ce type de ce féminisme straight qui se bornent à penser à partir
du machisme. Il faut dépasser çà, les débats du féminisme ne se situent plus
là.
J’ai fini ma petite présentation, c’est à vous de trancher, le strip-tease est-il ou non un art au sens noble du terme (je dis çà par cynisme, qu’on ne me catalogue pas d’élitiste, mais c’est un fait : les arts populaires sont trop souvent – et à tort - jetés au rang d’art de seconde zone, toléré mais non valorisé), c'est-à-dire est-il une branche des arts plastiques ou des arts chorégraphiques. Peut-il exprimer quelque chose ? Peut-il conceptualiser une idée ? Il me semble que les œuvres présentés ci-dessus ne peuvent que nous pousser à répondre oui. Mais s’il y a des objections, n’hésitez pas à laisser des commentaires.
Quelques liens :
Arts et nouvelles technologies
Présentation de l'éditeur
La création artistique est
aujourd'hui profondément marquée par le développement accéléré de ce
que l'on nomme les nouvelles technologies (de la vidéo au numérique).
De nombreux artistes, loin d'être impressionnés par ce mouvement
d'innovation technologique sans cesse évolutif. s'approprient les
possibilités inédites que celui-ci leur offre pour développer leurs
intentions esthétiques et renouveler leurs pratiques artistiques. En
expérimentant les promesses et en évaluant simultanément les limites
propres à l'usage artistique de ces nouvelles technologies. ces
artistes aventureux proposent des œuvres novatrices. étranges et
surprenantes qui nous obligent à repenser l'art et ses frontières et
qui brouillent notre perception et notre compréhension convenues du
monde. En évoquant différents arts (arts visuels et arts de la scène),
les textes rassemblés ici interrogent quelques enjeux soulevés par les
liaisons, parfois dangereuses, qu'entretiennent ces arts au risque des
nouvelles technologies.
Biographie de l'auteur
Jean-Marc Lachaud
est processeur à l'Université Paul Verlaine - Metz (esthétique) et
chercheur au sein du Centre de Recherche sur les Médiations et du
Laboratoire d'Esthétique Théorique et Appliquée.
Olivier
Lussac est professeur à l'Université Paul Verlaine - Metz (Théorie et
pratique des arts plastiques) et chercheur au sein du Centre de
Recherche sur les Médiations et de l'Institut d'esthétique, des arts et
technologies.
- Broché: 254 pages
- Editeur : L'Harmattan (15 mai 2007)
- Collection : Ouverture philosophique
- Langue : Français
- ISBN-10: 2296031609
- ISBN-13: 978-2296031609
Lien vers la description du livre sur Amazon
Lien vers la description du livre sur le site de l'Harmattant









