04 octobre 2007
DOMINIC JOHNSON et RON ATHEY, Self-Oblitération double Bill : Le rituel de la vie, un cycle vers la mort
Cà y est, c’est fait, Ron Athey et Dominic Johnson ont réalisé leur performance, Self-Oblitération double Bill, hier soir, au festival Souterrain Porte 4 « Monstre ». Pour ma part j’ai trouvé cette performance vraiment poétique. Je pense sincèrement qu’il faut voir ce genre de spectacle dans la réalité, en live le regardeur a une autre conscience de la scène que lorsqu'il regarde la simple reconstitution photographique. Ce n’est pas pour rien que l’on appelle ce genre d’intervention du « spectacle vivant ». La notion de vie est essentielle dans la performance, elle trouve sa force dans le mouvement, dans le son, dans le symbole et, avec le body art, dans le sang épanché. Le sang qui vit, qui coule (et qui n’est pas arrêté dans son chemin par le fixation photographique) est réellement très esthétique lorsque il se répand sobrement, par de fines et timides lignes rouges qui dessinent une « peinture » aléatoire sur le corps. Le spectateur sent que pour ces deux performeurs, le sang est un matériau précieux ; pour Ron Athey en tout cas il représente la vie mais malheureusement aussi sa maladie et sans doute sa prochaine mort, puisque l’artiste est contaminé par le VIH. Du fait de cette immense respect donné au sang par l’acte de performance, liquide habituellement caché et répugné par la société, le public prend lui aussi conscience de cette préciosité du fluide vitale et commence à saisir l’intérêt de son exposition. Le sang est une matière sacrée et joyeuse qu’il faudrait célébrer (mais peut être suis-je déjà trop dionysiaque), elle est synonyme de l’activité vitale, une essence naturelle pour le corps qui, grâce à la circulation sanguine, peut vivre, bouger et jouir de son existence. J’espère le faire comprendre à travers ce texte : avec Ron Athey et Dominic Johnson, nous ne sommes pas du tout dans l’esprit des films gore où le sang se déverse par grosses giclés, devant un public voyeur qui en demande toujours plus. Dans Self-Oblitération double Bill par exemple, qui est la performance exécutée hier soir, l’acte de saigner devient très poétique, très symbolique et très intense. Détournant la célèbre formule de Descartes, les artistes pourraient dire : « Je saigne donc je suis ». Le flux sanguin prend donc un caractère existentiel, il permet d’exister ou d’exister mieux, il nous fait méditer. Cette performance, faussement appelée « trash », est une subtile recherche de vie, un puissant rappel au corps (car qui a conscience de son corps dans une société où il est totalement occulté ? Et qu’on ne me parle pas de la beauté physique et des soins nutritionnels, ce n’est pas le corps çà, c’est la norme corporelle, un régime de l’apparence –surface sans profondeur-), un besoin de se voir vivant avec des émotions multiples. D’ailleurs, le spectateur peut se demander si ce n’est pas le body art qui a permis à Ron Athey de vivre aussi longtemps avec le VIH. Donc, même si la mort est effectivement convoquée, du fait de la maladie d’un de deux performers, le geste performatif est un défi, une provocation et une blessure faite à la mort. Le fait de pouvoir jouir encore dans son sang est une puissante affirmation d’être en vie et de vouloir continuer à vivre aussi longtemps que possible. Contrairement à ce qui a été annoncé, je n’ai pas trouvé ce spectacle macabre, au contraire, je l’ai trouvé beau (le mot peut être employé), joyeux et triste à la fois, profondément vivant en tout cas.
Self-oblitération double Bill est en fait un double solo, comme le titre l’indique, plus qu’un duo. Ce spectacle réunissait deux performances que les artistes ont réalisé seuls, l’un après l’autre. A priori aucun lien n’est décelable entre les deux actions. Dominic Johnson entame le spectacle, il apparaît sur scène le corps blanchit, avec des fils de métal orné, épinglé au front, qu’il fait valser de droite à gauche, de gauche à droite. Il s’arrête, retire les fils, un à un, laissant le sang s’échapper et marquer très esthétiquement sa peau blanche. Le corps rouge et blanc du jeune performer n’est pas sans rappeler celui de Franko B, qui a sans doute exercé une influence sur lui, puisqu’ils fréquentent tous deux les mêmes lieux, notamment le Torture Garden à Londres. Mais poursuivons la description ; ensuite l'artiste se met à quatre pattes, le cul face au public, exhibant son anus dans lequel est inséré un plug métallique qui luit à la lumière. Puis il se relève, s’empare d’un récipient duquel il extrait une poudre rouge qu’il souffle sur le public, cela fait apparaître de magnifique nuage de poussière rouge qui envahit l’espace de la salle. Il répète cette action plusieurs fois avant de descendre de la scène et de se positionner en face de Ron Athey qui avait déjà pris place sur une table, au milieu du public, décoiffant une perruque qu’il avait accroché à son front avec des épingles. Une fois ses faux cheveux mis en branle, il retire sa prothèse capillaire, ainsi que les épingles, le sang coule à flot le long de son front et de son corps. Il saisit deux rectangles en verre sur lesquels il essuie son sang, composant des formes abstraites (mais très plastique), se couche, pose les deux morceaux de verre sur ses jambes, l’un sur l’autre, c’est alors qu’il entame un rituel : il prend la plaque en verre du bas, la fait glisser sur tout son corps, la repose au dessus de l’autre, et recommence plusieurs fois. Par cette action symbolique, l’artiste semble nous révéler la permanence de sa maladie, qui se renouvelle chaque jour, chaque mois et chaque année, jusqu’à sa mort. A chaque instant, le sang continue inlassablement de meurtrir son corps de l’intérieur, dans un cycle sans fin. La performance est courte mais semble durer une éternité, le spectateur voit le corps de Ron Athey se vider et se convulsionner devant l’effort. Et finalement, cela se termine assez vite, l’artiste épuisé et recouvert de sang met lui-même un terme à cette épreuve, laissant derrière lui une grande flaque de son liquide sanguin.
C’était une performance très intense qui méritait d’être vu, il y avait évidemment un peu de nostalgie car le spectateur a conscience, devant un spectacle dont le genre est en voie de disparition, que le body art se raréfie, les acteurs de ce milieu underground sont de moins en moins reconnu. Et évidemment, Ron Athey a le gros de sa carrière derrière lui, ce qui donne un accent assez mélancolique à la performance touchante des deux performers. Pour le reste, cette pièce était très plastique et très intéressante à vivre.
Corpus :
Self-oblitération double Bill, performance, 30min (environ), 2007, Maxéville. Images récupérés sur le site Myspace des deux artistes.
Quelques liens :
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Lien vers les photos de la performance de Ron Athey (intégrale)







